Recherche sur les acquisitions massives de terres en Afrique de l’Ouest

Jour 9 : Abiéhou-École

dimanche 14 avril 2013, par Rose-Anne St-Paul

À Abiéhou École, nous avons rencontré la chefferie et quelques hommes (dont quelques notables) du village, ainsi qu’un groupe de femmes et de jeunes. Tous étaient rassemblés sur la place centrale pour répondre à nos questions. Un des hommes a remis en question la présence des femmes, car il ne voyait pas « le lien entre elles et la terre ». Stéphane lui a donc expliqué donc qu’étant donné leur rôle de mères, qui cuisinent pour leur famille, la terre à tout avoir avec elles. C’est la première fois qu’une réunion se passe avec les trois groupes en même temps (hommes aînés, jeunes et femmes).

Nous y avons appris que dans ce village, les chefs de famille ne vendent pas de terres, mais établissent un partenariat avec des particuliers qui souhaitent faire de la production d’hévéas ou de palmiers à huile. Une fois que le champ a été réalisé, le producteur donne une portion des revenus (1/3) aux propriétaires terriens. Cette technique du « planter-partager » est effective qu’à partir du moment de la production, soit 7 ans après la plantation dans le cas de l’hévéa. Les propriétaires terriens ne reçoivent donc aucun revenu de l’unique usage de la terre avant que le champ atteigne la production.

À Abiéhou, les paysans ont commencé à faire ce type de partenariats depuis l’avènement de l’hévéaculture en1984. À l’époque, la SAPH et d’autres sociétés agricoles faisaient des partenariats avec les planteurs. Elles construisaient des usines, et trouvaient des terres où les paysans faisaient leurs propres productions, pour ensuite acheter celles-ci. Les entreprises procuraient elles-mêmes les plants d’hévéa au départ et aidaient à l’entretien, moyennant le coût après la production. Contrairement à aujourd’hui, le paysan restait propriétaire de son champ.

Lorsque nous avons demandé aux villageois quelles sont les raisons pour lesquelles les paysans se tournent vers le « planter-partager », on nous répond que c’est la pauvreté, ou le manque de moyens financiers. Face aux partenaires qui ont déjà acquis des terres, les propriétaires terriens ont maintenant moins de ressources pour entretenir leur terre. De même, le nombre de champs de cacao ou de café ayant diminué, ils n’ont pas de revenu stable. Un des hommes présents mentionna qu’ils avaient été trompés : on leur aurait fait croire que l’hévéa procurait un revenu mensuel. En comparant avec le revenu annuel que les champs de café et de cacao procurent, les chefs de famille ont préféré s’investir dans l’hévéa. C’est après qu’ils se sont rendu compte que les revenus ne rentraient qu’après un certain nombre d’années...

Les partenaires qui viennent ne font pas de promesses autres que la mise en production de champs. Cependant, les particuliers qui se procurent des terres, savent déjà que les paysans ont peu de moyens : ils en profitent donc pour ne pas respecter leurs promesses. Un des jeunes a renchéri en affirmant que la mise en production de la terre, et la vente de ses produits, constituent en soi des attentes importantes. Ainsi, les terres sont cédées à des particuliers qui promettent une caution, mais parfois celle-ci n’est pas payée. Cela a pour conséquences plus de misère, moins d’accès à de bons aliments, plus de maladies etc. Ce qui entraîne à nouveau la vente de terres, dans l’optique d’avoir des moyens pour se nourrir et se soigner.

En général donc, les cessions de terres ne sont pas fait dans l’optique de développer le village. Les acquéreurs passent par des individus et non par le chef du village. Comme il n’y a pas de relation directe entre le village et les acquéreurs, le village ne peut exiger un ensemble de conditions. Pour preuve, certains poteaux plantés depuis 8 ans, ne sont toujours pas électrifiés, les routes bien que nombreuses, ne sont pas goudronnées. Lorsque le chef de famille négocie, il n’associe pas sa femme à la négociation. Les femmes ne sont pas propriétaires terriens, elles plantent sur les terres de leur mari. Un jeune mentionne même une nouvelle loi qui a été votée et qui permettrait aux femmes d’hériter la terre au même titre que l’homme, mais les plus vieux rétorquent en riant que cette loi n’est « pas encore arrivée à Abiéhou » ; les femmes n’héritent toujours pas selon leur coutume.

Celles-ci sont finalement interrogées sur leur point de vue. D’abord une d’entre elles affirme que l’homme est le chef de la famille et de la terre ; si quelqu’un vient le voir pour obtenir sa parcelle, sa décision sera suivie par son épouse car la « femme ne doit pas décider à la place de son mari ». Toutefois, plusieurs femmes soulignent qu’elles souhaiteraient pouvoir participer aux négociations et avoir leurs mots à dire pour préserver leurs espaces de culture. Il existe un sentiment de ras-le-bol face aux hommes qui font affaire sans prendre en compte l’avis de leurs femmes. Pour elles, l’évidence serait qu’ils songent au moins à laisser un demi ou un hectare pour pouvoir manger.

Pour l’heure, elles doivent comme dans d’autres villages visités, aller au marché pour se procurer des aliments. Pour cela, elles doivent payer un transport. Un jeune rajoute que dans la tradition africaine, la femme n’a pas droit à la parole ; et qu’il est difficile pour elles de parler même en public. Les jeunes n’ont également pas d’activités économiques, et lorsqu’ils sont employés par des partenaires pour quelques tâches (ex : défricher le terrain), ils partagent leurs revenus avec leurs mères. Le jeune qui s’adresse à nous, formule une demande à savoir quels moyens est-ce que nous (Inades et partenaires dans la recherche) pourrions faire pour les soutenir.

Avant de quitter le village, nous avons rencontré les aînés d’une famille qui ont céder sans contrat écrit, 1098 ha de terre. Comme des gens d’autres villages pénétraient sur leur terre pour cultiver, ils ont préféré louer car ils n’en retiraient rien. Cela n’est pas clair, mais il appert que les conditions étant tellement mal définies que les acquéreurs pensent avoir fait un achat alors que les communautés pensent avoir loué leurs terres. Contre deux bouteilles de liqueur et 5 000 FCFA, ils ont cédé des terres à plusieurs individus. Les aînés nous expliquent qu’ils souhaitaient faire des contrats, mais les acquéreurs n’ont pas encore commencé les négociations.