Recherche sur les acquisitions massives de terres en Afrique de l’Ouest

Jour 5 : Hiré et Bonikro

jeudi 21 février 2013, par Rose-Anne St-Paul

16 février 2013, Hiré et Bonikro

En direction vers notre première destination terrain, nous nous préparons pour une rencontre qui s’avérera fort intéressante. Mme Loredana Marchetti du CRDI nous accompagne pour aujourd’hui. De jeunes chercheurs ivoiriens, Stéphane et Anne-Marie sont nos deux personnes ressources sur le terrain. À Hiré, nous sommes accueillis en grand sur la terrasse de la cour du chef du village. Protocole oblige, notre hôte souhaite nous servir une ‘eau’ (Fanta ou... alcool). Il est 9h du matin. Le choix sera sucré et pétillant.

Sont présents le chef et ses notables ainsi que des jeunes qui traînent dans la cour. Un interprète est le porte parole du chef, et c’est à lui qu’il faut s’adresser. Notre délégation est prête à commencer. Comme le veut la tradition, celui qui nous a emmenés, Stéphane donc, se charge d’apporter la première puis la deuxième nouvelle.

La première nouvelle est toujours bonne : il s’agit de passer le bonjour ou de dire qu’il n’y a rien de grave. La deuxième nouvelle est plus explicite et constitue véritablement l’objet de la rencontre, qu’il soit grave ou non.

Hormis les conséquences néfastes que peuvent avoir les acquisitions massives de terres agricoles sur la vie des paysans, la raison de notre venue n’est pas ’’dramatique’’. Les hommes présents nous écoutent donc patiemment. D’abord lorsque Loredana explique le but de la recherche et de notre présence dans le village. Ensuite lorsque Myriam et moi, posons nos questions sur les négociations en cours avec une compagnie minière.

Cette rencontre nous permet d’apprendre que la communauté est toujours en pour parler avec une entreprise. Étant donné les impacts vécus dans une autre communauté qui a été déplacée (Bonikro) au profit de cette entreprise, ces villageois sont sur leur garde. Il n’y a néanmoins pas de meilleure alternative quant aux débouchées économiques pour ces petits producteurs. C’est au total, 800 hectares que la compagnie convoite. Un espace où on cultivait de tout, culture vivrière, mais aussi du teck et du cacao.

Le village fait donc partie de la deuxième extension de l’entreprise qui a commencé il y a 4 ans. La communauté adhérait à l’idée de collaborer avec l’entreprise et le permis d’exploitation serait prévu entre la fin du mois d’avril au début du mois de juin de cette année. Étant donné que les indemnités versées par plants de l’entreprise sont plus élevées que ce que l’État leur promettait.

Selon le chef, l’entreprise a promis que le minimum sera fait, en termes de conservation de l’environnement. Il comprend par là, qu’il y aura un reboisement à leur départ et lorsqu’on lui demande, le chef suppose que l’entreprise sera là entre 15 à 20 ans. Il mentionne les problèmes de poussières et de secousses que provoquent les détonations. Mais il appert que l’entreprise a obtenu l’aval de l’État suite aux études d’impacts commandées. Le chef a donc confiance en l’État, car son expertise dans le domaine est limitée.

Plus la rencontre perdure, et plus de jeunes s’approchent pour écouter, et même filmer la rencontre. Ils ne nous ont pas demandé la permission, comme nous l’avons fait auprès de leur chef pour utiliser notre caméra. Il est difficile d’évaluer la part de méfiance et d’intérêt qu’il y avait dans ce geste : le travail de chercheur consiste également à faire avec les aléas du terrain.

Bonikro

Si vous cherchez ‘Bonikro mine d’or’ sur Google, vous trouverez certainement des articles d’actualité sur la mésentente entre certains acteurs impliqués. Nous avons eu la chance de rencontrer la chefferie et un groupe de femmes dont l’emplacement du village a été déplacé à cause de l’exploitation de l’or par une compagnie minière.

C’est sur une place publique, presque centrale que s’est tenue notre réunion. Même protocole, cette fois avec de l’eau simple dans un grand godet circule de mains en mains avant d’entamer la discussion.

Là encore, on accepte d’être filmé. Le chef ne dira pas un mot en français, mais son porte parole – un des neuf notables présents – traduira se qu’il dit avec précision. Deux sociétés ont approché ce village. Une en 1996, et une en 2000. Les recherches prospectives ont vite menées au déplacement du village en 2008.

On apprend que les représentants de la nouvelle société ont demandé à ce que leur entente soit orale et non écrite. Le PDG lui-même serait venu pour dire que tout restait entre les villageois et l’entreprise. En échange de l’utilisation de leur ancien emplacement, l’entreprise aurait promis une compensation financière, la formation de jeunes pour qu’ils fournissent la majeure partie de la main-d’œuvre, et la possibilité d’exploiter des terres en périphéries de la mine.

Les dédommagements ont fait vivre quelques temps les paysans, qui sont devenus inactifs et dépendants d’approvisionnement extérieur. Sur les 5 campements que constituent les populations déplacées, 50 jeunes ont été employés. La plupart nécessitent une formation, et se voient pénalisés face à d’autres venus d’ailleurs. Les terres exploitables les plus proches sont situées à 9 à 12 km. Une navette devait passer prendre les paysans et les ramenait chez eux à une heure fixe, mais elle était toujours en retard. Au finale, l’autobus est tombé en panne et n’a jamais été remplacé par la compagnie.

Même écho chez les femmes, qui doivent en plus se soucier de la santé de leurs enfants lorsqu’elles sont mères. Il est dangereux de rentrer après la nuit tombée du champ, et difficile d’effectuer la marche de 9 km chaque jour. D’autant plus qu’elles doivent aussi ce rendre dans le marché du village le plus près, également situé à 9 km de distance. Elles réussissent à tenir en louant des parcelles de terres pour faire pousser du manioc. Elles ont cependant peu d’espoir au regard des promesses non tenues, et de la dégradation de leur souveraineté alimentaire.

Nous sommes invités à voir la maternité, qui aurait été publicisée comme étant une réussite, mais les femmes nous affirment qu’aucun accouchement n’y a eu lieu : il n’y a ni équipement adapté, ni produits sanitaires.

Il suffit de regarder aux alentours pour voir que les villageois ne se sont pas appropriés ce nouvel emplacement. Le marché du village est constitué de deux tables autour desquelles quelques femmes sont assises. Elles vendent de l’attiéké, le couscous de manioc, et de petites tomates vertes et rouges pour subvenir aux besoins de leurs enfants. Ceux-ci s’amusent autour d’elles et rient à notre approche… alors qu’ils sont malheureusement, les premiers touchés par le déplacement du village, et l’appauvrissement des familles.